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Les sondages selon LCI, 2
Puisqu’à la question de savoir si les jeux vidéo ont une mauvaise influence sur les ados, les réponses au sondage de LCI ont fini à 58% pour le non contre un démarrage à 80% pour le oui, l’émission LCI est à vous se devait de réagir. Son présentateur Damien Givelet a donc abordé le sujet à la sixième minute (suivez le lien : http://tf1.lci.fr/infos/podcast/lciavous/0,,3840870,00-lci-est-vous-lundi-mai-.html) en commençant par se féliciter que le sondage, avec plus de 12 000 votants, ait été le plus mobilisateur de toute l’histoire du site. Évidemment, ces 12000 votants et le retournement d’opinion en faveur du non avaient un sens, parfaitement analysé par Damien Givelet : les sites de jeu vidéo se sont massivement mobilisés pour renverser les résultats.
La chaîne a donc eu la décence de convoquer Gollum, enfin Julien Chièze de Gameblog.fr, puisque c’est ce site, très concerné par la question du traitement des jeux vidéo dans les médias — je me souviens également de prises de position mémorables dans Joypad — qui semble à l’origine de cette mobilisation. L’ami Chièze a pu expliquer calmement que GTA était un jeu pour adultes et que ce sondage était porteur de nombreux sous-entendus contestables.
Par ailleurs, Damin Givelet a recadré les choses en reconnaissant que contrairement à ce qui avait été annoncé à l’antenne, on ne pouvait violer personne dans GTA IV.
Pour ma part, ayant aussi pris part au mouvement contre LCI, je me dois de dire que la chaîne a reconnu ses errements même si vous n’avez pas été, je pense, plus de 100 à me lire.
Ceci ne m’empêche pas de penser qu’il y a quelque chose de pourri dans ce royaume mais on en reparlera en abordant la question plus large du traitement général de GTA IV dans les médias.
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Les sondages selon LCI
Avant de publier un billet (assez long je pense) sur le traitement médiatique de GTA IV, le jeu ultraviolent qui va faire de nos enfants des tarés, j’aimerais attirer votre sur un sondage publié par LCI sur son site Internet à l’adresse suivante : http://tf1.lci.fr/infos/communautes/vous/.
La question du sondage : Pensez-vous que les jeux vidéo ont une mauvaise influence sur les ados ?

Une image l’accompagne, celle d’un enfant (pas un ado, donc), mimant la mitraillette avec une Wiimote, l’air très concerné. Remarquez au passage comme la question est verrouillée : qu’entend-on par jeux vidéo ? Wii Fit et les autres jeux de bien-être, dont raffolent les médias généralistes, sont-ils considérés comme des jeux — alors que même chez les joueurs cette question n’est pas réglée ? La réponse n’est pas donnée, libre à chacun de mettre ce qu’il veut sous le terme de jeu vidéo, de GTA IV au Démineur.
Par ailleurs, que met-on sous le terme les ados alors que tous les ados ne jouent pas, et alors que tous ceux qui jouent ne jouent pas aux mêmes jeux ? Par ailleurs, le terme ados est révélateur de la proximité que veut créer le sondage entre l’internaute et la victime potentielle du jeu vidéo. Le terme d’adolescents, plus neutre, aurait sans doute mieux convenu mais le terme les ados, lui, laisse entendre qu’il s’agit de nos ados, ceux dont nous sommes suffisamment proches pour les nommer par une abréviation. Un parent ayant toujours plus peur pour ses gosses que pour ceux des autres, la question nous amène à craindre pour la santé mentale de ses propres enfants si l’on estime qu’en effet l’influence des jeux est mauvaise pour les ados en général.
Si l’internaute ne parvient pas à se faire d’avis sur la question, l’image accompagnant le sondage l’y aidera grandement. Cette photo n’a sans doute pas été choisie au hasard car, en complétant la question, elle impose trois orientations à la pensée du votant. En effet, même si la question n’est pas précise, il est bien entendu que l’on parle de jeux vidéo violents puisque c’est une réplique de mitraillette que tient l’enfant. Ensuite, la photo prend soin d’exprimer, de la façon la plus aboutie possible, l’immersion proposée par les jeux vidéo. Inutile ici de montrer à quoi joue l’enfant puisque c’est sa posture qui le révèle : tenant une fausse mitraillette les sourcils froncés, il joue obligatoirement à un jeu où l’on tire sur des gens, et à l’évidence ce jeu lui fait un effet tel qu’il s’y croit. Rien ne sert donc de montrer un jeu violent puisque l’image montre la violence que le jeu exerce sur le joueur. Enfin l’utilisation d’un enfant alors que la question porte sur les ados amène le votant à voir dans les jeux vidéo plus d’influence encore. Les enfants étant revêtus des habits de l’innocence (image renforcée — volontairement ou pas, on s’en tape — par le vêtement blanc du gamin que l’on voit), ils sont bien plus influençables que quiconque et c’est à travers eux que l’on montre l’influence néfaste des jeux vidéo.
C’est donc tout un dispositif qui est mis en place, à travers cette image, pour amener le votant à porter un regard négatif sur les effets des jeux vidéo. En l’occurrence, le choc de la photo alourdit le poids des mots.
Outre le verrouillage de la question, il faut également noter le verrouillage des réponses possible, au nombre de deux: oui, et non. Ce qui signifie que nous n’avons pas le droit de ne pas savoir, ou de ne pas se sentir en mesure d’émettre un avis, ni de ne pas avoir d’avis. Si nous n’en avons pas, nous sommes appelés à nous en faire un en quelques secondes si l’on veut participer, ne serait-ce que pour voir le résultat, accessible seulement aux votants. C’est donc un système d’une perversité à toute épreuve qui est mis en place, puisqu’au bénéfice du doute les internautes de LCI (qui sont sans doute les mêmes que les téléspectateurs, c’est-à-dire avant tout des gens qui se contrefoutent de la culture vidéoludique) vont voter oui même s’ils s’en fichent, simplement pour voir ce qu’en pensent les autres. Alors qu’en pensent les autres ? Il y a quelques jours 80% des votants estimaient que oui, les jeux vidéo avaient une mauvaise influence. Mais la médiatisation de ce sondage sur des sites de jeu vidéo (Gameblog par exemple, à cette adresse : http://www.gameblog.fr/news_4771_jeu-video-mauvaise-influence-sur-les-ados) a appelé les joueurs à venir donner leur avis et à faire augmenter sensiblement la part des non : aujourd’hui les votants pensant que les jeux vidéo ont une mauvaise influence sur les ados sont 65% de 6500.
La dernière interrogation soulevée par ce sondage est : à quoi sert-il ? Le site stipule bien, sous les résultats, que « ce sondage n'a pas de caractère scientifique et ne reflète que les opinions des internautes qui ont choisi d'y répondre ». C’est très bien mais dans ce cas, à quoi sert la question ? Si les réponses n’ont pas de valeur scientifique, que peuvent-elles apporter ? Il s’agit évidemment d’une précision hypocrite car tout un chacun est amené à tirer des conclusions de ces résultats. Pour moi, et pour beaucoup de joueurs, la conclusion est claire : une large majorité des internautes d’LCI ont tellement bien gobé ce que la chaîne a dit sur GTA IV à travers le témoignage alarmiste d’un psychiatre (j’y reviendrai dans mon truc sur les médias et GTA IV mais vous pouvez jeter un coup d’œil au reportage ici : http://tf1.lci.fr/infos/high-tech/0,,3836515,00-gta-pose-question-limites-apporter-aux-jeux-video-.html), qu’ils pensent effectivement que les jeux vidéo ont une mauvaise influence sur les ados même s’ils n’ont jamais pu le constater par eux-mêmes. Mais pour ces mêmes internautes, les conclusions peuvent être toutes autres. Voyant qu’ils sont une large majorité à s’inquiéter pour leur progéniture, ils peuvent estimer que même si, à leur domicile, leurs enfants sont tranquilles, ça n’est visiblement pas le cas chez tout le monde. Et qu’il faudrait donc que l’Etat fasse quelque chose (on adore dire que l’Etat doit faire quelque chose) et qu’ils interdisent la console à leurs gosses par mesure de prévention.
Ce sondage, comme presque tous les sondages, illustre parfaitement ce que Patrick Champagne dénonçait il y a 20 ans dans son ouvrage Faire l’Opinion, dont j’ai parlé dans le billet précédent. Ce que dit Patrick Champagne, c’est que les sondages ont fait leur légitimité sur l’idée que les politiques et les experts parlaient à tort et à travers au nom du peuple ; alors aujourd’hui c’est le peuple qu’ils font parler à tort et à travers. Leur objectif, à travers des questions binaires comme celle évoquée ci-dessus, n’est rien d’autre que de schématiser des courants de pensée pour créer deux camps que tout oppose, et ce dans tous les domaines : fonctionnaires contre employés du privés, chômeurs contre travailleurs, cheminots contre usagers, fumeurs contre non-fumeurs, laxistes contre sécuritaires, etc.
Prétendant refléter l’opinion publique, ils la façonnent à l’image du monde tel qu’ils le voient et tel qu’ils veulent le voir. Prétendant faire fonctionner la démocratie, ils la réduisent à des avis qui n’appellent aucune argumentation en réponse à des questions qui n’appellent aucune réflexion. Le peuple a toujours raison et si le peuple est contre la grève et si le peuple est pour qu’on lui interdise de fumer, alors il faut interdire la grève et la fumée. Et si le peuple est pour gagner plus d’argent, alors il faut soutenir la politique du gouvernement. C’est en gros ce que nous dit chaque semaine Le Figaro à travers l’institut de sondage OpinionWay, dont les plus gros clients sont précisément LCI, l’UMP et Nicolas Sarkozy.
Démocratie, vraiment ? Pourtant les sondeurs, une fois leur échantillon « représentatif de la population âgée de plus 18 ans » établi, le gardent parfois. Tiens, faisons un sondage : parmi tous les gens qui me lisent actuellement, combien ont déjà été sondés ? Et combien ont déjà été sondés sur une chose sur laquelle ils avaient un avis réfléchi ? Et combien ont pu dire leur avis tel qu’ils l’entendaient bien qu’il faille le faire rentrer dans l’éventail de réponses proposées ? Si les sondages exprimaient la démocratie, j’aurais déjà été sondé au moins une fois mais non, même pas.
Les sondages ne disent pas dans quelles conditions sont posées les questions, ni comment les sondés y répondent : ont-ils des hésitations ou bien sont-ils immédiatement catégoriques ? Comment garantir que le sondeur ne les a pas doucement guidés vers une réponse lorsqu’ils ne comprenaient pas vraiment la question ? Comment garantir que le sondé a répondu ce qu’il pensait alors qu’il a peut-être été dérangé par cet appel et qu’il a répondu le contraire de ce qu’il voulait juste pour fausser les statistiques ?
Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume et Patrick Champagne l’a superbement démontré, donc lisez son bouquin, Faire l’opinion.
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Idées reçues
Je veux évoquer avec vous une notion que je trouve traitée d’une façon particulièrement intéressante dans l’univers médiatique : la notion d’idées reçues.
Avez-vous remarqué que les journalistes adorent aller contre les idées reçues ? Dès qu’une étude sort, surtout en ce qui concerne les questions de santé, vous pouvez vous attendre à entendre deux choses dans la bouche de Pujadas : primo, cette étude est très sérieuse où a été publiée dans une très sérieuse revue (et je ne doute pas que Pujadas ait vérifié par lui-même le sérieux de cette étude), et secundo elle va à l’encontre des idées reçues. C’est ce point précis qui m’intéresse.
Car qui nous abreuve d’idées reçues à longueur de journée si ce ne sont les médias eux-mêmes ? Si nous voulons prendre un exemple concret, la circulation circulaire de l’information a montré récemment l’intérêt que portaient les journalistes à une étude montrant qu’en fait, contrairement aux idées reçues, boire un litre d’eau par jour n’est pas aussi bénéfique pour la santé qu’on pouvait le croire. Mais qui nous répète depuis des années que si nous ne buvons pas notre litre quotidien nous risquons de crever comme des malpropres ? Les mêmes qui nous disent aujourd’hui qu’en fait ce litre quotidien ne sert à rien. Ainsi, les journalistes, après nous avoir enseigné un cliché, le détruisent en nous accusant d’y croire. Il en va de même avec le verre de pinard qu’il nous a d’abord été conseillé de boire chaque jour si on voulait que notre cœur marche bien, puis déconseillé de boire si on ne voulait pas prendre le risque de faire un infarctus.
Ainsi, lorsque Pujadas s’émerveille devant une étude parce qu’elle démonte nos idées reçues, il oublie que ces idées ont d’abord été les siennes.
Les sommets de mauvaise foi sont atteints lorsque le même Pujadas (je n’en ai pas plus après lui qu’après les autres mais ce soir c’est lui qui me vient à l’esprit) nous annonce, avec ce sourire un peu béat qui fait sa marque de fabrique, qu’un sondage vient contredire les idées reçues. Admettons qu’un sondage exprime vraiment ce que pensent les Français d’un sujet. (Ici, nous touchons sans doute à ce qui relève du surnaturel mais admettons-le tout de même.) Et admettons maintenant que les idées reçues soient, comme les définit le petit Robert, qui n’est pas le plus con de mes amis, « l’ensemble des opinions d’un individu ou d’un groupe social en un domaine ». Qu’en découle-t-il ? Qu’un sondage allant contre les idées reçues montre que les Français pensent le contraire de ce que pensent les Français ; ou autrement dit que les Français disposent de cette fabuleuse faculté consistant à n’être pas d’accord avec eux-mêmes — alors que seule Nadine Morano semblait en être dotée.
Il y a tant à dire au sujet des sondages que je préfère m’arrêter et vous conseiller la lecture d’un ouvrage de Patrick Champagne intitulé Faire l’Opinion.
Je conclurai donc en copiant/collant bêtement la quatrième de couverture de cet ouvrage aussi irréfutable qu’un éléphant :
On assiste dans les régimes démocratiques à une différenciation croissante du champ politique et au développement de nouvelles catégories d'agents commentateurs politiques, politologues, sondeurs, spécialistes en communication, etc., qui, avec leurs intérêts propres, participent désormais directement au jeu politique. On considère généralement que les moyens modernes de communication (la télévision, notamment), qui informent de mieux en mieux les citoyens, ainsi que les technologies importées des sciences sociales (comme les enquêtes d'opinion), qui permettent de mieux connaître la volonté populaire, constituent autant de progrès pour la démocratie. L'analyse sociologique de la pratique des sondages d'opinion, des débats politiques à la télévision et des manifestations de rue montre qu'en fait, s'il y a progrès, c'est surtout dans la sophistication croissante des echnologies sociales visant à faire croire que l'on donne la parole au peuple. Paradoxalement, en effet, le champ politique tend à se refermer sur lui-même, le jeu politique étant de plus en plus une affaire de spécialistes qui, à travers notamment les sondages, prétendent faire parler le peuple, mais le font en réalité à la manière du ventriloque qui prête sa voix à ses marionnettes. L'idéal démocratique est sans doute moins menacé aujourd'hui par le totalitarisme que par une sorte de démagogie savante d'autant plus dangereuse qu'elle a formellement toutes les apparences de la démocratie.
Et c’est ainsi que quelque chose dans ce royaume est pourri.
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Pierre
Pierre, tu ne le sais peut-être pas, à coup sûr tu dois même t’en foutre mais nous approchons du vingtième anniversaire de ta mort. Le jour de ton décès, le 18 avril, je m’en souviens très bien, j’avais un peu plus d’un an et j’ai repris deux fois de la bouillie de légumes Blédina. De ton côté, t’avais beau jeu d’avoir bouffé un tourteau pour faire un partout avec le crabe qui te broutait les bronches : dans les arrêts de jeux, le chancre crustacé t’a remis un but par surprise et tu t’es effondré sous les cris effarés de Thierry Gilardi, avec qui je te souhaite bien du bonheur s’il crie autant à la droite de Dieu qu’à la gauche de Jean-Michel Larqué — mais je compte sur Dieu pour lui mettre sa droite dans le nez, tant il est vrai que, comme tu le disais, le QI des commentateurs sportifs n’atteint que rarement leur température annale.
A cette heure-ci un membre de ma famille crève d’un cancer. Je viens d’apprendre que ses chances d’en sortir vivant étaient bien faibles mais depuis trois semaines je garde perpétuellement en tête toutes les magnifiques choses que tu as prononcées sur cette maladie, et je crois qu’elles m’aident à supporter la peur de le perdre.
Peu m’importe que la télévision, la radio et les journaux pensent un peu à toi pour les vingt ans de ta mort. Cela servira juste de prétexte pour permettre aux mécréants qui t’ignorent de découvrir autre chose de toi que ta bataille de boudins avec Daniel Prévost au Petit Rapporteur, si tant est que les grands médias aient les couilles de diffuser quelques uns de tes morceaux les plus savoureux.
Je dis ça car tu dois savoir qu’en ce moment, dans les médias comme partout en France, tout le monde se plaint qu’il n’y ait plus de vrais rebelles à la télévision. Et pourtant personne ne se bouge les fesses. Il faut dire que tu laisses un énorme trou que toutes les petites bites qui squattérisent nos écrans aujourd’hui ne pourront jamais combler.
Je sais, moi, qu’en cette période morose ton humour et ton intelligence plairaient à tout le monde. Mais on préfère estimer que personne ne les tolèrerait. Chacun de nous pense que les autres sont des pète-sec sans humour, parce que les médias nous ont convaincus qu’ils ne pouvaient pas tout dire s’ils ne voulaient choquer personne. Tu es dramatiquement absent des top 50 du Rire que nous propose régulièrement TF1 pour décider arbitrairement de qui est le comique des Français. Mais il est vrai qu’au fond tu n’étais pas tellement un comique. Et je dois reconnaître que moins TF1 parle de toi, mieux je me porte : lorsque j’ai lu que tu ne supportais pas la canonisation unanime de Coluche, je me suis tellement reconnu que je ne voudrais pas, aujourd’hui, te voir canonisé à ton tour avec toutes les assertions poncificales du genre le masque du clown pour masquer la blessure profonde. Tu avais d’ailleurs parfaitement ironisé sur cette manie lorsque tu avais introduit un spectacle par la question de savoir si tu devais pousser, je te cite, une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de ton humour ravageur.
Ton plus grand malheur est d’avoir, lors d’un fameux réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, qui est toujours vivant, pas comme toi, prononcé cette phrase : on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Aujourd’hui elle est souvent citée comme un dicton populaire, et je sais que tu adorais tancer les dictons populaires, tu les as maintes fois parodiés. Cette phrase, généralement mal interprétée, devrait permettre de rire de tous les sujets, sauf dans des conditions exceptionnelles. Mais le plus souvent, elle sert à ne rire de rien dans toutes les conditions. De fait, il se trouve toujours quelqu’un pour ne pas rire de tout, il y a toujours des mécontents. Dès que tu veux rire de la Shoah, tout le monde te tombe dessus à bras raccourcis. Tu le sais bien, toi qui as subi, suite à quelques blagues sur les chambres à gaz, les foudres de cuistres nazifiants ne supportant pas que tu rappelles à notre mémoire leur cuisant échec.
A propos de nazis, je te tutoie parce que je te connais depuis cinq ans maintenant. Ne t’inquiète pas, je n’en suis pas à t’appeler Pierrot en te tapant dans le dos — de toute façon tu n’es pas à côté de moi. Je me souviens qu’à l’époque où je t’ai découvert j’étais adolescent, tu sais cette période de la vie que tu as si bien su décrire à plusieurs reprises surtout lorsque tu as dit, un jour, que si l’humanité est un cafard, alors la jeunesse est son ver blanc — surtout que les jeunes sont bel et bien des larves, y a qu’à nous voir en fac de lettres, on consacre toute notre énergie à rien foutre. A cet âge, 16 ans, j’aurais pu écrire un journal intime mais lorsque j’ai découvert tes écrits, j’ai compris que tu l’avais écrit pour moi.
Au-dessus de mon bureau, il y a une photo de toi dans un article de Marianne rappelant tes faits d’armes au Tribunal des Flagrants Délires. Tes yeux fusillent l’objectif et lorsque je lève les miens vers cette image, c’est pour savoir ce que tu penses de ce que je fais. Desproges aurait-il validé ce que je viens d’écrire ? C’est la seule question que je me pose lorsque ma seule certitude est d’être dans le doute — désolé de te paraphraser.
Je sais que tu honnissais le rock mais permets moi de reprendre à mon compte ces phrases chantées par Lou Reed dans la chanson My House, peut-être sa plus émouvante, en hommage à son pygmalion, Delmore Schwartz, qui lui aussi honnissait le rock d’ailleurs. A Delmore Schwartz, Lou Reed déclare :
Delmore, tout ton humour me manque ; toutes tes blagues, et toutes ces choses brillantes que tu disais me manquent.
Sorti du contexte, et traduit comme ça, ça n’est pas fabuleux mais je ne doute pas qu’un jour tu veuilles bien prêter l’oreille à ce morceau.
Pierre, laisse-moi donc te le dire, avec tout le respect que je te dois : tout ton humour me manque ; et toutes tes blagues et toutes les choses brillantes que tu disais me manquent également.
Les lecteurs pourront écouter ce superbe morceau à cette adresse
Tu sais Pierre, on ne va pas très loin avec une dizaine de bouquins de toi. On les lit, on les relit, on ne s’en lasse jamais mais on voudrait connaître ton avis sur les chômeurs, les pédophiles et les consanguins du Nord, sur Nadine Morano, sur la télé-réalité, sur le décret antitabac, toutes ces choses là.
Donc si tu pouvais m’envoyer de là-haut toutes les réflexions que tu te fais et que tu racontes à Dieu pour le faire marrer le soir en picolant du Bordeaux, ça m’arrangerait. Tu connais mon adresse, y a qu’à lire dans mes pensées, mais si tu veux m’envoyer ça maintenant tu peux, et si ça me tombe sur le coin de la gueule je pourrai annoncer fièrement : Pierre Desproges a frappé un grand coup.
J’attends. Et si tu ne m’envoies rien, alors cela signifiera qu’il y a bien, quoiqu’on en dise, quelque chose de pourri dans ce royaume.
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Banderole
C’est drôle l’émoi que peut provoquer une banderole. Il y a encore deux mois les ch’tis restaient ignorés des médias, on ne s’était jamais intéressé à eux et on ne voyait pas de raison de s’y mettre mais aujourd’hui, le film de Dany Boon est sorti et pouf, il bat des records. Dans de telles conditions, il est difficile pour les journalistes de ne pas opérer un de ces retournements de veste massifs dont ils ont le secret. Et les voilà donc tous qui y vont de leur petit quart d’heure pédagogique pour nous expliquer gentiment que l’image dégradante que nous, public, avons du nord et de ses habitants est injustement mauvaise. Il faut aller contre les idées reçues, nous disent-ils, et le film de Dany Boon est une bonne leçon pour tous ceux qui voyaient cette région négativement. Les ch’tis sont gentils, les ch’tis sont chaleureux, les ch’tis sont marrants à peu de frais grâce à leur accent, les ch’tis vivent dans une des plus belles régions de France.
Évidemment, la télévision n’a jamais véhiculé du Nord l’unique image d’une région pourrie par les fermetures d’usines et la pluie (à ce propos, notez que la météo nous rabâche sans cesse que beau temps = soleil et que temps morne = pluie, sans autre forme de réflexion). Et la télévision n’a absolument pas participé à la mascarade d’Outreau puisque c’est entièrement la faute du juge Burgaud. Elle n’a jamais pourfendu la présomption d’innocence ; elle ne s’est jamais vautrée dans des détails scabreux sur des gens ayant violé leur nièce avec l’assentiment de toute leur famille. Elle a été parfaitement propre dans cette affaire, sachant toujours se contenir en toutes circonstances, s’épargnant ces directs inutiles où des envoyés spéciaux (déjà, des envoyés spéciaux dans le Nord, vous voyez comment la région est considérée mais enfin vous me direz ça vaut pour toute la France hors-Paris) doivent à tout prix dire quelque chose de croustillant quitte à ce que ce ne soit qu’une rumeur de plus.
Il va donc de soi que les idées reçues qui habitaient nos esprits au sujet du Nord n’y avaient en aucun cas été instillées par les médias, fût-ce à leur insu.
Ce que les décérébrés parisiens ont avant tout moqué, peut-être sans s’en rendre compte mais peu importe, ce ne sont pas tant les ch’tis que les préjugés qui nous été enseignés en douceur par les médias depuis que nous les fréquentons. Et c’est la raison pour laquelle les organes les plus sérieux, comme Le Monde ou France Info, n’hésite pas eux-mêmes à qualifier cette banderole de honteuse ou de scandaleuse dans des articles qui, théoriquement, n’attendent pas que leur auteur y donne un avis aussi tranché. Ce que les médias ne supportent pas de voir à travers cette banderole, c’est le résumé de tous les discours qu’ils tiennent sur le nord et ses habitants depuis des années : voilà une région où les ouvriers sont licenciés à tour de bras et où ils violent leurs propres enfants en famille mais enfin il faut le dire, à part ça ce sont des gens formidables.
Enfin, je dis ça, c’est pour le cas où les supporters parisiens auraient effectivement dit ce qu’ils voulaient avec cette banderole. Pour ma part je crois à un autre scénario :
Michel est un fervent supporter du PSG. Il sait que son club traverse une mauvaise passe et il voudrait marquer un grand coup lors de cette finale qui pourrait, si le club la gagne, lui redonner du courage.
Avec tous ses amis supporters, il décide d’organiser une action gigantesque qui permettrait de soutenir l’équipe tout en respectant l’adversaire pour montrer qu’ils sont des pacifistes et des humanistes convaincus : afficher une gigantesque banderole sur laquelle les 10 millions de téléspectateurs pourront lire un message d’amour.
Ils récupèrent donc de grands morceaux de tissus, qu’ils alignent sur le sol pour écrire leur message. Puis chacun d’eux embarque un de ces morceaux, et ordre est donné de se retrouver dans la tribune pour déballer l’ensemble.
Le moment venu, Michel retrouve donc ses compères et le groupe déploie ses morceaux de tissu, très fier de lui. La tâche est ardue car Thomas a disparu et Michel peine à organiser l’opération comme il le désirerait mais finalement il lui semble qu’il y parvient, toi Joffrey tu te mets au bout à droite, toi Tony à côté de moi, toi Nicolas à gauche, toi Clément tout au bout à gauche, Cédric tu restes là et moi je m’installe là-bas.
Mais dix minutes plus tard, sans bien comprendre pourquoi, ils se voient sommés de retirer leur banderole.
Ils comprendront le lendemain, en voyant les images à la télévision, leur terrible méprise et le malheureux hasard dont ils ont été victimes : ce qu’ils voulaient écrire, ce n’était pas Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les ch’tis, mais : Appel aux FARC et à la Chine : libérez le Tibet et Ingrid Bétancourt, et bravo aux ch’tis pour leur fabuleux succès dans les salles, vraiment nous sommes très heureux pour vous car nous avons toujours su que vous étiez les meilleurs.
Ils feront donc plus attention la prochaine fois, sans nier toutefois qu’il y a bien quelque chose de pourri dans ce royaume.
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Pas Revu, Pas Repris
Hop, une petite vidéo postée par le site Backchich.info, sur laquelle on voit et entend Rachida Dati tenir une bonne discussion de copines avec la journaliste de France 24 qui l'interviewe.
Ca fait toujours plaisir de voir des journalistes et des politiques s'entendre comme larrons en foire en privé pour se la jouer professionnels en public. Ca donne confiance.
http://www.dailymotion.com/video/x4so0h_exclusif-rachida-dati-parle-avec-un_news
L'article de Backchich
Concernant la connivence entre journalistes et personnalités politiques, deux conseils :
Voir Pas Vu Pas Pris, de Pierre Carles, documentaire autour d'une vidéo d'Etienne Mougeotte (patron de TF1 à l'époque) et François Léotard (ministre de la défense), prise à leur insu, faisant de petits arrangements entre amis;
Lire Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi.
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Michel bienfaiteur, 1
Depuis quelque temps Michel voyait affluer dans sa boîte mail des appels au secours de madame Alice Idris TOYO, origine tunisienne, veuve éplorée aux velléités bienfaisantes dont feu le mari avait laissé sur un compte en Côte d’Ivoire la coquette somme de 6,5 millions de dollars. En dépit de toute la compassion que la situation de cette femme faisait naître au creux du jeune cœur occidental qui battait mollement dans sa poitrine, Michel ne lui avait jamais répondu. Manque de temps, se justifiait-il bien qu’il fît peu de choses de ses journées hormis lécher les caniveaux. Mais un jour il décida que c’en était trop et qu’il ne pouvait pas la laisser dans un tel état. Elle avait besoin de lui et il devait intervenir, il fallait qu’il l’aide.
Il décida donc de répondre à son courriel, que voici reproduit ci-dessous.
DE ALICE IDRIS TOYO,
ABIDJAN,COTE D,IVOIRE.
AFRIQUE DE L' OUEST,
Très cher,
Je suis Mm Alice IDRIS, d'origine Tunisienne. Je suis marié à Mr Frank
Idris TOYO,pour qui a travaillé à l'ambassade de Tunisie en cote d'ivoire
pendant neuf ans avant qu'il ne decède en 2003. Nous étions mariés pendant
neuf années sans enfant. Il est mort après une brève maladie qui a duré
seulement quatre jours. Avant sa mort nous étions tous les deux chrétien
veritable. A sa mort que,
j'ai décidé de ne pas me remarier ou obtenir un enfant en dehors de ma
maison matrimoniale chose que defend la
bible.Du vivant de mon défunt mari, il a déposé un colis contenant la somme
de $6.5 Millions americain (six millions cinq cents mille Dollars
americain) dans une compagnie de securité à Abidjan,ici en Cote D' Ivoire.
Actuellement, cet argent est toujours avec la compagnie de securité sous
forme de colis, Récemment, mon docteur m'a informé du fait que je
souffrirais d'une maladie sérieuse: le cancer. Le mal qui me dérange le
plus est
l'hypertension. Après avoir su mon état j'ai décidé de donner ce fonds à
une Eglise,une Mosqué ou à une personne qui utilisera cet argent tel que je
l'instruirais.
je suis interessé d'utiliser ces fonds pour la propagation de l'oeuvre de
Dieu , sous quelque forme que ce soit pour la charité, ministère
évangelique travail, batir une
Eglise, Mosquée,la clinique,l'école,orphelinat,la bibliothèque et le forage
d'eau pour les orphelins,pour la communauté locale, veuve, vieille personne
agée, et les personnes vivant avec le VIH SIDA qui ne peuvent pas se
permettre de payer pour les soins, l'école et les denrées alimentaires ou
d'une autre par rapport à l'oeuvre de Dieu, ne manqueront pas de se
repartirles fonds à travers le monde, MAIS S'IL VOUS PLAIT PAS POUR LA
GUERRE,
La bible declare qu'est bénie la main qui donne.
J'ai pris cette décision parce que je n'ai aucun enfant qui pourrait
hériter de cet argent et les parents de mon mari ne sont pas des croyants.
je ne veux pas que les efforts de mon mari soient dilapidés par des
non-croyants. Je ne veux non plus une situation où cet argent sera employé
dans les choses du monde; raison pour laquelle je prends cette décision. Je
ne craint point la mort par conséquent que je sais où je vais. Je sais que
je vais être dans le royaume du seigneur. Exode 14 verset 14 dit :le
seigneur défendra ma cause et je demeurerai dans sa paix.
Dès que je reçois votre réponse je vous enverrais le contact de la
compagnie de securité ici à abidjan. Je joindrai également une lettre
d'autorité qui vous prouvera que je suis le bénéficiaire actuel de cet
argent. Je veux que vous et votre église priez toujours pour moi parce que
le seigneur soit toujours mon berger. Mon bonheur est que j'ai vécu une vie
de digne chrétien.
Celui qui veut servir le seigneur doit le servir dans l'esprit et la
vérité. Veuillez demeurer toujours dans la prière toute votre vie. veuillez
me rassurer que vous agirez en conséquence comme je l'ai évoqué ci-haut.
Tout en espérerant recevoir votre réponse que Dieu vous benisse.
Actuellement,je suis dans une clinique d'abidjan en Côte d'Ivoire.
je vous laisse l'un de mes emails privé,
( madam_alice24@yahoo.co.jp ).
Vôtre soeur en Christ,
Alice Idris TOYO.
Voici le mail que Michel lui renvoya :
DE MICHEL,
TOUL, FRANCE DE L’EST,
EUROPE DE L’OUEST
Très chère,
Votre situation me touche beaucoup. Je suis moi-même chrétien véritable et c’est pourquoi je suis d’accord qu’il faut faire quelque chose pour que vous soyez tirée de ce mauvais pas d’affaire.
Je vous félicite d’avoir décidé de ne pas vous remarier après le décès de votre époux car cela serait effectivement été contraire à ce que nous dit la religion dans sa grande sagesse.
$6,5 millions américains, quelle belle somme !
Un cancer, quelle tristesse ! Vous m’en voyez très triste pour vous, parce que vous m’apparûtes comme une femme qui serait très gentille.
J’espère que votre hypertension s’arrangera. Chez nous on a des hypermarchés et ça va beaucoup mieux. Le dernier Français à avoir eu une hypertension, c’est Claude François et encore maintenant la télé lui rend moult et moult hommages.
C’est une très bonne idée que d’instruire cet argent pour véhiculer la parole de Dieu car beaucoup manquent d’elle et feraient bien d’y revenir aux fondamentaux. Je pense en particulier aux étrangers qui parfois ne se tiennent pas toujours très bien. C’est une bonne idée d’aider les veuves vieilles personnes âgées vivant avec le VIH SIDA, car c’est vrai que j’ai entendu dire que ce n’était pas très drôle, je crois même qu’il y en qui en meurent, même si je ne comprends pas très bien pourquoi ils ne quittent pas ce fameux VIH SIDA.
Pour la guerre ne vous inquiétez pas, je n’ai personne à envahir.
Je suis sûr que le Seigneur saura vous accueillir à ses côtés dans le paradis des femmes africaines, je suis impatient pour vous.
Par la présente, j’accepte votre proposition et soyez sans crainte que je prie pour vous pour faire quelque chose de bien de cet argent.
J’espère que la vue est belle depuis votre chambre, et bravo pour arriver à écrire des mails bien que vous soyez clouée au lit par votre hypercancer.
Votre frère en crise,
MICHEL.
PS : la prochaine fois, faites un effort au niveau de la langue car, ça n’est pas très probant. Prenez exemple sur moi.
Michel expédia le mail en tremblant un peu : qu’allait-il donc advenir de cette bonne âme ? Il espérait qu’elle soit encore en vie au moment de recevoir sa réponse. Sinon, il pourrait conclure à la présence indéniable de quelque chose de pourri dans ce royaume.
A suivre
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La liberté de chacun s'arrête...
La liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres. Je crois l’avoir déjà dit — l’ai-je déjà dit ? — mais voilà bien une des sentences les plus imbéciles qu’il m’ait été donné d’entendre sur le complexe sujet des libertés individuelles.
Pourtant, comme tout le monde, lorsque je l’avais entendue la première fois, dans un cours d’éducation civique, je l’avais faite mienne. Tout naïf que j’étais, elle me permettait de saisir une idée de la liberté et des raisons pour lesquelles cette dernière ne peut pas être absolue.
L’ennui c’est qu’en y regardant de plus près, cette phrase me paraît aujourd’hui d’une bêtise au moins aussi vaste que celles de Nadine Morano, Patrick Devedjian et Christian Estrosi réunies. Car que contient ce lieu commun si ce n’est l’idée que les libertés de chacun sont faites pour s’opposer au lieu de se compléter ? Ici, il ne s’agit pas de chercher un moyen d’accorder ensemble les libertés de tous mais plutôt d’en enlever à certains pour que d’autres en aient plus. Quitte à ce que ceux à qui on a ôté une liberté au nom du respect des autres demandent qu’on la leur rende, puisqu’ils sont à leur tour devenus les autres. Bé oui.
Comme beaucoup de poncifs, cette phrase réduit le débat à une bête et méchante opposition entre les privilégiés et les opprimés et affirme qu’il suffit tout simplement d’inverser les rôles pour régler les problèmes. Elle décrète qu’une liberté ne peut exister sans qu’une autre disparaisse.
Sur un schéma, on peut représenter ce poncif par le dessin suivant, que j’ai magnifiquement réalisé avec mes pieds sous paint (Figure 1) :
Ici, on stoppe net la liberté a pour donner à la liberté b la possibilité d’exister : une liberté s'arrête là où commence une autre.
Mais on ne pense pas à la solution suivante (Figure 2) :
En l’occurrence, on se débrouille pour que la liberté a perdure en bonne entente avec la liberté b — et à la fin, malgré quelques inévitables balbutiements, elles se rejoignent pour former un couple aussi fusionnel que France Dimanche et Jacques Martin, ou bien si vous préférez Villeroy & Boch.
Or la politique menée par les derniers gouvernements n’envisage à aucun moment la Figure 2 et n’a rien d’autre en tête que la Figure 1, comme nombre d’entre nous.
Ce qui démontre bien qu’il y a quelque chose de pourri dans ce royaume.
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Oubliez cet article
SI vous l'avez lu, considérez qu'il n'a jamais existé
Lundi 10 mars 2008
Aujourd’hui lundi 10 mars 2008, Michel a reçu une lettre suspecte. Il venait de finir son petit-déjeuner, un steak haché trempé dans un verre de jus d’orange, quand il a pensé à regarder ce qui se trouvait dans sa boîte aux lettres, pour le cas où une admiratrice lui aurait écrit bien qu’il ne fasse rien de très intéressant dans la vie hormis jouer à la marchande avec des légumes en plastique et des billets de Monopoly et lécher les caniveaux — mais à chaque fois qu’il a évoqué ces activités avec une fille cette dernière l’a précipitamment quitté avant même d’avoir fini son sirop en prétextant un test de grossesse qu’elle avait oublié de faire.
Dans sa boîte aux lettres Michel a découvert la présence inattendue d’une enveloppe qui n’avait pas l’air d’avoir été expédiée par une administration. Son adresse avait été écrite à la main. Tout excité à l’idée qu’il pourrait s’agir de la missive d’une femme tout amoureuse de sa personne, il l’a prise dans ses mains en tremblant et en sentant monter dans son front la chaleur que procure toujours le bonheur de se savoir aimé.
Il est remonté chez lui à une telle vitesse qu’il a trébuché par trois fois dans les escaliers de son immeuble mais en continuant de sourire. Il a ensuite empoigné une paire de ciseaux et, en vue de la conserver, tenté d’ouvrir l’enveloppe en l’abimant le moins possible. Étant gaucher et devant faire face à un outillage conçu, comme le reste de l’environnement, par et pour des droitiers, il a eu des difficultés et c’est donc d’une enveloppe déchirée de toutes parts qu’il a extrait deux morceaux de papiers.
Sur le premier, il a trouvé le texte suivant :
Quand je la regarde faire
J'ai les larmes aux yeux
Mais ce n'est qu'une mère
Qui voudrait être le Bon Dieu
ce n'est qu'une mère
Qui voudrait être le bon dieu
Pour ne jamais voir l'enfer dans le vert de mes yeux
Alors je danse vers les jours heureux
Alors je danse vers, et je m'avance vers des jours heureux.
Je t'aime je t'aime maman maman
Je t'aime passionnément
Je t'aime je t'aime maman maman
Je t'aime simplement
Quand je regarde mon père
Et ses yeux amoureux
Elle sera sûrement la dernière
Dans ses bras à lui dire adieu, adieu
Elle a mal sans en avoir l'air
Pour qu'autour d'elle ceux
Qui la regarde faire ferment les yeux
Pour qu'autour d'elle ceux
Qui la regardent faire y voient que du feux
J'ai pas su trouver les mots
Pour te parler je sais
Mais je pense être assez grand
Alors aujourd'hui j'essaie
Tu l'as bien compris je crois
Je t'aime en effet
Tu l'as bien compris je crois
Je t'aime pour de vrai
Tu l'as bien compris je crois
Je t'aime pour de vrai, je t'aime pour de vrai
En s’avisant de ce monument littéraire, Michel s’est demandé s’il ne s’agissait pas d’un poème composé pour sa mère par son institutrice de seconde section de maternelle à la faveur de la fête des mères. Mais en dessous du texte il a pu lire : paroles de Christophe Maé.
Le mystère ne devait pas s’éclaircir à la lecture du second bout de papier, qui consistait pour sa part en ceci :
En lisant ceci Michel a bien senti son front chauffer. Néanmoins, il ne s’agissait pas de la fièvre du bonheur. Alors il est allé s’allonger sur son lit pour réfléchir à ce que signifiait ce message, puis, ne trouvant aucune réponse, il est sorti pour lécher le caniveau de la rue des Arts, sans oser se demander franchement s’il devait s’attendre à trouver un courrier à la teneur similaire le lendemain dans sa boîte aux lettres.
Cette histoire est donc à suivre.
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Comment Michel s'est tranché le bras
Michel avait une passion, qui était de lécher les caniveaux, et pour en profiter comme il l’entendait bien qu’elle fût onéreuse, il devait travailler quand l’occasion se présentait.
C’est pourquoi il n’hésitait jamais à répondre par la positive lorsque son agence d’intérim lui proposait d’aller exécuter un travail d’inventaire dans une grande surface. Ce qui fait que vendredi soir, vers minuit, à l’heure où l’on entend, dans nos campagnes, mugir nos femmes et nos compagnes qui viennent jusque dans nos bras égorger de féroces soldats, Michel était occupé à compter les boîtes de chewing-gum se trouvant à côté des caisses en chantonnant pour se donner du courage la somptueuse chanson de Christophe Maé, Belle Demoiselle, chef d’oeuvre sans doute destiné à paraître un jour dans les plus grands recueils de poésie, quand soudain il se trancha le bras tout à fait bêtement, comme cela pouvait être attendu de lui.
Agenouillé pour compter les boîtes les plus proches du sol, il s’était relevé avec un peu de précipitation, sa tête avait heurté le dessous du tapis de caisse, faisant s’envoler comme un ange qui déploie ses ailes le séparateur à clients sur lequel il était écrit Bienvenue dans votre magasin Auchan. Ce dernier retomba pilepoil, vraiment on n’aurait pas mieux visé si on avait voulu le faire exprès, sur l’épaule de Michel et l’amputa ainsi de son bras droit.
L’accident s’était produit si vite que Michel ne se rendit pas compte immédiatement de sa blessure. Mais arriva un moment où, se tournant vers la droite, il vit, qui faisait le mort à terre, un bras. Il ne reconnut pas immédiatement le sien et entrepris de le ramasser pour l’amener à son propriétaire, le pauvre doit être bien embêté pensa-t-il mais en tentant de prendre l’organe avec sa main droite il se rendit compte que rien n’était là pour lui permettre d’exécuter la commande décidée par le cerveau.
Il en fût bien embarrassé et cela l’amena à aller voir son chef de rayon, bras dessus-bras dessous, pour lui faire part de sa mésaventure et des difficultés qu’il risquait de rencontrer dans l’accomplissement d’une tâche qui lui tenait pourtant très à cœur puisqu’elle devait lui permettre de se payer le train pour Paris afin de lécher les caniveaux du XXe arrondissement, c’est-à-dire tout simplement de réaliser le rêve qu’il avait formulé alors qu’il n’était encore qu’un bébé, lorsque pour la première fois il avait eu l’occasion de lécher un caniveau, celui de la rue dans laquelle se trouvait sa crèche après que sa mère l’avait malencontreusement fait tomber en ratant la passe qu’elle voulait faire à son père qui, rugbyman amateur, désirait s’entraîner pour le match de dimanche en se servant de sa progéniture comme d’un ballon, ce qui allait dans le sens de la théorie de Jean-Paul Sartre qui avait affirmé en 1965, lors d’une surprise-party au café de Flore, que les rugbymen sont un peu cons sur les bords.
Je me suis coupé le bras mais ne vous inquiétez pas, je vais finir mon travail affirma-t-il à son chef de rayon qui lui répondit qu’il avait tout intérêt à le faire s’il ne voulait pas être viré sur-le-champ tout en lui rappelant qu’il devrait également nettoyer tout le sang qu’il étalait un peu partout car le respect se perd de nos jours.
Alors Michel se remit consciencieusement au travail et termina ce dernier. Il quitta ensuite les lieux en y oubliant son bras mais ce détail n’a de toute façon aucune importance puisque sur son vélo seule la commande de freins située à droite sur le guidon était opérationnelle et il ne put par voie de conséquence rien faire lorsqu’il voulut s’arrêter au premier feu rouge pour être ensuite éjecté par une voiture qui passait par là et qui le fit s’envoler avec les pigeons pour le voir s’écraser quelques dizaines de mètres plus loin, dans une benne à ordure.
Hier on a enterré Michel au Père-Lachaise, dans le XXe à Paris, à côté de Pierre Desproges comme il l’avait exigé. Et il a eu l’occasion de réaliser son rêve lors de la procession, que j’étais seul à suivre : dans la rue du cimetière, son cercueil s’est renversé, faisant ainsi tomber son corps de façon à ce qu’il se retrouve le nez dans le caniveau, chose évidemment imputable à Rousseau puisque de toute façon tout est de sa faute avec Voltaire.
Ainsi Michel a pu lécher le caniveau du XXe et repose désormais en paix à côté de l’autre fils de Dieu venu sur terre pour porter la bonne parole, et ensemble ils peuvent conclure à l’unisson que oui, irréfutablement, il y a bien quelque chose de pourri dans ce royaume.
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